Note : je sais pas trop si je vais laisser ça en ligne.

Contexte

J'ai longtemps vécu très seul. Il paraît qu'il y a des raisons médicales, 'fin bon, peu importe. Vous voyez le gamin bizarre qu'est jamais avec les autres ? Qui dessine et écrit des trucs improbables pendant les cours qui l'intéressent pas ? Celui qui comprend certains trucs très vite, et d'autres pas du tout ? Celui qu'a des surnoms méprisants ? Celui qu'est en surpoids ? Celui que même la plupart des profs détestent ? Voilà.

À l'époque, on appelait ça un "surdoué mal dans sa peau". La première partie a été confirmée par un test de QI, la deuxième par le fait que j'avais littéralement aucun·e ami·e pendant plusieurs années.

Dans ma tête, je cherche des explications : "Je suis trop différent, donc je suis pas humain comme les autres, je suis… quelque chose d'autre". D'abord, quelque chose de moins bien, genre une "erreur". À cette époque que je regarde longtemps le vide en bas des fenêtres. C'était pas génial.

Puis, quelque chose de mieux… Je finis par me convaincre que je vaux mieux que les autres. Il faut dire que mes proches m'y invitent, pour me remonter le moral : "Oui, tu es meilleur qu'eux, c'est pour ça qu'ils se moquent de toi". Bon… Ça me rassure. Ce contexte continue jusqu'à la fin des études. Et je m'accroche à ma "supériorité intellectuelle", sans vraiment y croire.

J'ai toujours raison

À un moment, tout explose : grosse dépression, arrêt des études. On me choisit un psychanalyste/psychiatre, pour m'aider à traverser cette épreuve.

J'ai jamais su si ce médecin-là faisait consciemment tout pour me garder chez lui ou s'il était réellement incompétent, mais il me donne des cachets à manger. Beaucoup. 35 cachets par jour. Il réajuste son traitement plusieurs fois, m'affublant de différents diagnostics farfelus. Je continue mes études, tant bien que mal. Finalement, on me fait quitter ce charlatan. Ça va un peu mieux, mais ma confiance envers les figures d'autorité n'est même pas ébranlée, elle est ratiboisée.

À cette même période, j'achète un tas de conneries qui me servent pas, et je suis systématiquement dans la merde financièrement. Mais c'est trop tard : le problème, c'est pas mon absence de budget et mon impulsivité, c'est "les banques".

Là, les discours "anti-système" (comprenez "complotistes") sont très efficaces sur moi, pour deux raisons :

  • Ces discours rejettent la faute sur "les autres", sur "le système", sur "ceux qui ont le contrôle et me font du mal". Et c'est exactement ce que j'ai envie d'entendre. Ça me berce.

  • Les "vrais" complotistes, ce sont les autres, avec leurs reptiliens, leur Terre plate, leurs chemtrails et toutes ces conneries. Moi, j'y crois pas, donc je suis pas complotiste.

À ce moment-là, ceux qui me brossent dans le sens du poil, c'est Dieudonné, le Raptor Dissident, JSPC… Ils sont la vraie gauche, la preuve : ils ont des discours qui me parlent, et je suis de culture "de gauche". Ça ne peut pas être moi qui suis d'extrême-droite, puisque je suis de gauche. Je l'ai toujours été sans vraiment savoir ce que c'est : la gauche, depuis toujours, c'est "les gentils", et je sais que je suis "un gentil".

… Quoi ? Non, y'a aucun faille dans ce raisonnement. Rappelez-vous que je sais depuis longtemps que je suis très intelligent. On me la fait pas, à moi ⸮

Parallèlement, mon premier emploi s'est mal passé. Les suivants aussi, mais mes proches m'assurent que c'est jamais de ma faute, j'ai juste "pas de chance", et j'ai la haine du système. Avec le recul, c'était pas relié à mon adhésion à l'extrême-droite, mais plutôt à mon attitude. J'en parle parce que ça ne m'a pas aidé, ça m'a conforté dans ma détestation du "système", quoi que ça veuille dire.

Hollywood, tous les jours

Un discours typique d'extrême-droite, c'est très facile à écrire : "Nous sommes les victimes de [cause externe simple pour un problème compliqué], il faut la combattre violemment". C'est aussi très confortable : "Je suis la victime du film, et j'en suis aussi le héros".

  • Les banques me mettent des agios ? – C'est la faute aux banquiers franc-maçons/juifs, à qui personne ne dit jamais "non".

  • Un reportage sur l'insécurité ? – C'est la faute aux mauvais·es immigré·es… Nan, pas les exceptions que je connais, les autres.

  • Le gouvernement n'écoute pas les manifestant·es ? – C'est la faute au Deep State américain, qui contrôle notre pays de l'intérieur en le pillant pour nous vassaliser.

  • Etc.

Bref, c'est extrêmement confortable, psychologiquement. Pas de responsabilité, pas de remise en question à avoir : tout ce qui m'arrive et tout ce que je vois, c'est jamais de ma faute. Mentalement, je pense qu'à l'époque, j'ai vécu ma meilleure vie (bon, je vivais la pire possible sur tous les autres plans, mais je le répète, c'était confortable).

Et y'avait aucune raison pour que j'en change.

"Ah."

Vers 2018, tout se passe "bien" pour moi. Les comploteurs complotent, les méchant·es sont très méchant·es, bref, la routine dans mon monde parfait.

Je me balade sur YouTube, et une vidéo de Salim Laïbi attire mon attention : "Dieudonné est un arnaqueur", un truc comme ça. Ah ? Je suis interloqué : je l'aime bien, ce résistant à l'oppression. J'apprends donc que Dieudonné a récupéré un million d'euros pour la Palestine via une cagnotte, mais n'a versé à l'association qu'un million de… Francs CFA. 1500 balles, quoi. Je refuse d'y croire, mais les images de son émission "Niveau Zéro" sont indiscutables.

"Ah."

Dieudonné n'est pas mieux que les autres, en fait… Ça fait chier, j'ai des DVD de ses spectacles (que je ne lis jamais, c'était surtout pour le soutenir).

J'ai ce premier petit caillou gênant dans ma chaussure : "Et si je m'étais trompé sur mes autres guides ?", et ça me travaille.

À peu près à la même époque, en soirée avec une bande de potes, je discute de musique avec une personne qui me fait découvrir que mon avis négatif sur le rock ou le metal, c'était surtout parce que j'y connaissais rien à la base. Or, je pense depuis toujours que je suis un fin amateur de musique. Mais je dois admettre que j'y connais rien du tout : le metal, c'est pas "tout le temps la même chose".

J'ai ce deuxième petit caillou gênant dans ma chaussure : "Et s'il y avait d'autres choses que j'ignore, alors que je suis sûr de les connaître ?", et ça me travaille encore plus.

Début 2019, ma femme et moi (enfin, à l'époque, "ma copine et moi"), on a un gros accident de la route : un mec bourré en excès de vitesse nous rentre dedans dans un tunnel d'autoroute. On percute les murs, on tourne, bref, l'horreur. La voiture est envoyée à la casse (les réparations, c'était 3 fois le prix de la voiture) et miraculeusement, on a presque rien.

En repassant sur l'autoroute en voiture, je me dis "Ah, quelle chance on a eu quand même : le mec nous aurait percuté·es 300 mètres plus tôt, c'était pas le tunnel, c'était le pont. On serait sans doute plus là pour en parler."

Je pousse la réflexion : "Et si j'étais mort, cette nuit-là ? Quel souvenir on aurait gardé de moi ? Ç'aurait été quoi, ma vie ?"

La réponse est simple : "Tu vivrais encore chez tes parents. Tu serais surendetté. T'aurais rien accompli de ce que t'avais prévu."

"Ah."

Avec le recul, ça m'a fait plus mal que l'accident lui-même. Je me rends enfin compte qu'il y a un gros problème avec la façon dont je gère ma vie.

Je décide donc de passer mes croyances en revue, et là ça devient évident : ce sont des réponses simples à des problèmes compliqués.

Tout cramer

Je décide de tout reprendre à zéro, et j'y prends goût. Passé la honte et la colère envers moi-même, tester et abattre (le cas échéant) mes croyances les unes après les autres a un effet jouissif, car je sens enfin que je progresse :

  • Ma non-gestion de budget ? Poubelle.

  • L'homéopathie et les énergies ? Poubelle.

  • Ma vénération de tel ou tel YouTubeur/média "dissident" ? Poubelle.

  • Ma vision du monde ? Poubelle.

  • … Et ainsi de suite.

Je m'autorise enfin à me tromper, je me pardonne enfin si je me suis trompé : l'important, c'est pas d'être parfait, c'est d'essayer d'aller mieux. D'ailleurs, le confinement et la pandémie de 2020 en général ont été des catalyseurs pour ma déconversion.

Évidemment, je trébuche de temps en temps. Mais c'est pas grave, j'ai le droit de me tromper.

Peut-être qu'en ce moment, je suis rentré dans un autre radicalisme, mais je pense que je suis davantage apte à en sortir étant donné que maintenant, je m'autorise à me tromper.

Autre chose, je m'autorise à ne pas avoir d'avis où me détacher de sujets que je sais que je ne maîtrise pas. Je ne m'oblige pas à avoir un avis sur tout, même s'il y a des sujets capitaux pour moi.

Je pense que je suis devenu une meilleure personne, et je pense que je sais comment et pourquoi. Je m'autorise des failles, je suis conscient de mes faiblesses.

Bref, la leçon m'a fait du bien.

Conclusion ?

Le chemin que j'ai parcouru pour entrer dans l'extrême-droite a été principalement guidé par l'extérieur. Le chemin que j'ai parcouru pour en sortir, il était principalement intérieur.

Oui, il y a eu des potes, des connaissances, des contenus,… , qui me montraient que j'étais pas cohérent, que ma confiance était mal placée, mais ça ne m'a jamais aidé ; je dirais même, "au contraire".

Je pense qu'il est plus facile d'empêcher quelqu'un de tomber dans ce piège mental que de l'en sortir. "Mieux vaut prévenir que guérir".

À la limite, vous pouvez mettre ces petits cailloux gênants dans sa chaussure. C'est pas des faits, c'est pas des arguments implacables ; ça me fonctionne pas. Ces cailloux, c'est des questions, qui peuvent déboucher (après plusieurs jours/mois/années) vers une remise en question. C'est pas garanti que ça marche, mais suivre ce chemin, c'est un acte solitaire.